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Hervé Karsenty : Une grande semaine de 40 ans | LETROT
Interview

Hervé Karsenty : Une grande semaine de 40 ans

16/10/2026 - GRAND FORMAT - 24H au Trot

Hervé Karsenty sort d'une réunion dont il avait oublié l'existence. On serait soi-même au moins distrait si on avait vécu la semaine dernière à sa place. C'est pourtant d'une voix claire, douce et un tout petit peu ironique, celle d'un médecin avisé, qu'il raconte d'un seul trait près de quarante ans d'apprentissage. Il a commencé à regarder les trotteurs dans les années 80 : les études pour réussir comme éleveur durent plus longtemps que celles d'un chirurgien.

Hervé Karsenty Hervé Karsenty - © ScoopDyga
Nelly et Hervé Karsenty (au centre) à la tête de Nanda Devi Cut - © D. R. Nelly et Hervé Karsenty (au centre) à la tête de Nanda Devi Cut - © D. R.

Votre métier de médecin est-il un miroir de cette activité ?
Il faut voir deux aspects. La génétique, on sait très bien que c'est beaucoup plus une loterie qu'autre chose. Et puis, quand on a des chevaux, on est exposé au quotidien à des problématiques vétérinaires, avec des parallèles énormes avec la médecine du sport et la médecine tout court. Le côté génétique est passionnant, parce qu'on apprend plein de choses dont certaines sont vraies et d'autres moins. Il y a de l'empirique et du scientifique, du rationnel et de l'irrationnel. Et de la chance, beaucoup. Vous pouvez faire dix fois le même croisement sans jamais obtenir le même résultat.

"Il y a de l'empirique et du scientifique, du rationnel et de l'irrationnel. Et de la chance, beaucoup."


La médecine vétérinaire a-t-elle progressé comme la médecine humaine ?
Énormément. La médecine vétérinaire a un gros handicap : le cheval ne parle pas. À vrai dire, il parle, il est capable de vous montrer des choses, mais le retour est plus compliqué. Il y a quarante ans, quand les chevaux avaient les boulets enflammés, on les mettait au champ dans la boue, on revenait six mois après. Maintenant, il y a des produits de pointe, des thérapies géniques. Côté entraînement, je ne suis pas sûr que la technique change grand-chose. Ce qui s'est amélioré, c'est la rigueur : les entraîneurs se font des plans et les suivent, alors qu'il y a cinquante ans, c'était plus au feeling. Quand j'allais apprendre à driver chez Roger Vercruysse, on avait encore les gros sulkys en bois. Et la race a changé : ce ne sont plus les mêmes chevaux qu'il y a trente-cinq ans. Même les costauds ont acquis des gènes de vitesse qu'ils n'avaient pas.

Nanda Devi Cut, le poulain suédois né en France
Le soir de l'Elitloppet manqué de Gelati Cut, Hervé Karsenty s'était promis de revenir "avec un bon poulain, pour se frotter aux Suédois sur leurs terres". Himalaya Cut, sœur de Gelati Cut par Charly du Noyer (comme tous les autres produits de Variety Cut, ndlr), gagnante à Vincennes puis gênée des poumons, est rentrée au haras aussitôt et elle a été saillie par Maharajah, en paillettes congelées. "Le produit, que j’ai inscrit en Suède, a été qualifié par Romain Larue en mai de ses 2 ans. "Un gros papa qui trotte un peu", disait-il. Il a trouvé preneur chez Mattias Djuse par un simple mail, raconte l'éleveur-propriétaire. Huit jours plus tard, il partait pour la Suède en camion. Je pensais ne pas en entendre parler avant l’année suivante mais, en novembre, il trotte 1'17''8 départ volté." Il court huit fois cet hiver-là, gagne quatre courses et prend quatre deuxièmes places, un million de couronnes de gains à 3 ans. Fin septembre, il remporte sa demi-finale du Kriterium en battant le record de Solvalla sur 2.640 mètres-autostart, 1'11''9, un chrono qui tenait depuis neuf ans. Samedi dernier, dans la finale, après un break et un retour très progressif au sommet, "il est parti, il a contrôlé et il a gagné sans être inquiété. À un tour de l'arrivée, on voyait que c'était fait". Hervé et Nelly Karsenty étaient (tout juste arrivés, lire plus loin) dans les tribunes de Solvalla avec Romain Larue et ses parents. C'était la première fois qu'ils le voyaient courir depuis sa qualification.

 

Nanda Devi Cut à trois mois avec sa mère Himalaya Cut - © D. R. Nanda Devi Cut à trois mois avec sa mère Himalaya Cut - © D. R.

Vous faites rentrer vos juments très jeunes. C'est une méthode ?
Il y a deux écoles. Ceux qui aiment attendre les chevaux et avoir des chevaux d'âge, qui arrivent à 7, 8, 9 ans. Et ceux qui aiment les cycles courts. En élevage, c'est pareil. Ceux qui ont modifié très vite la génétique, comme Jean-Pierre Dubois, faisaient rentrer les juments très jeunes. J'ai juste imité Jean-Pierre Dubois. Une jument qui bouge, qui montre des petits signes de "j'en ai marre", si elle a une certaine qualité génétique, au lieu de la soigner, d'attendre un an, de la ré-entraîner, vous la faites rentrer. Vous sautez les générations à toute vitesse, alors que vos voisins ne les sautent pas. Et en même temps, il y a eu l'irruption des souches américaines avec Florestan, Coktail Jet, des chevaux qui font la montre de plus en plus tôt. Le sang américain a apporté de la vitesse, on ne peut pas le nier. C'était même le principe du BLUP : plus vous sautez les générations, plus votre indice augmente. Les courses, ce n'est pas forcément d'avoir le meilleur cheval, c'est d'être meilleur que le voisin.


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C'est votre lecture de Nanda Devi Cut ?
À mon petit niveau, oui : j'ai fait de la sélection, j'ai amené des souches américaines, du Ready Cash puisque la mère est une Charly Du Noyer, à peu près tout ce qui se fait bien, et elle a prouvé qu'elle trottait. Et je suis allé vers une souche américaine qui n'a pas encore fait irruption dans notre génétique, Maharajah. Évidemment, ça pouvait ne pas marcher du tout.

Vous pourriez avoir eu raison sans jamais le savoir !
C'est ça qui est très drôle dans l'élevage : vous pouvez avoir des convictions, et ce que vous savez de façon certaine, c'est que vous ne savez rien. On peut avoir raison et la nature dit non. Il faut rester humble, parce que personne ne sait rien. C'est du vivant. Avec le même croisement refait cent fois, on obtient une courbe de Gauss : 5 % d'hyper mauvais, 90 % dans le ventre mou, et un qui va sortir du lot, peut-être. Et vous ne saurez peut-être jamais si vous aviez bon, parce que votre poulinière ne fait qu'un poulain par an.

"Ce que vous savez de façon certaine, c'est que vous ne savez rien."

 

 

Miss des Besaces et son fiancé
Hervé Karsenty avait vu courir Miss des Besaces au monté, placée de Groupe jeune, et le papier l'intéressait pour être croisée à Gelati Cut : Memphis du Rib par le père, Florestan et les souches Rayon côté maternel. "Kimberland sur Florestan sur Speedy Crown, ça me plaisait beaucoup." Dans le réclamer à Vincennes le 30 septembre 2025, la pouliche fait la faute peu après être sortie mais elle court proprement ensuite. "Elle était à 18.000 euros, j'ai dit à Romain : "Mets 20.000, c'est plus drôle"." Ce sera 20.001 euros. "Deux ou trois bons étaient contre nous, dont celui de son éleveur. Au pire, on payait une poulinière 20.000 euros." Dix jours plus tard, elle surprenait tout le monde en terminant deuxième du Saint-Léger des Trotteurs (Groupe I). Jument "hyper nerveuse", impossible à enfermer dans un box à Caen, elle ne travaille que dans un dos. La solution est venue d'un hongre du même petit modèle, Jab de Mye (Let's Go Along), son compagnon de paddock : il va aux courses avec elle, et depuis, à Vincennes, "elle ne bouge pas une oreille". "Pour 20.000 euros réclamés, elle a pris 400.000 euros. Même en rêve, vous n'osez pas y penser."

Qu'est-ce qui a amené Gelati Cut dans l'Elitloppet ?
C'est à la fois un concours de circonstances et une volonté. Il a couru son année de 4 ans en plein Covid : le jour du Prix d'Amérique, on était vingt dans les tribunes pour le Prix Bold Eagle. Dans sa batterie du Grand Prix de l'UET, à Paris, Alexandre Abrivard s'est un peu battu avec Goop, le cheval a cramé pour finir, cinquième, pas qualifié. Romain était désolé. Je lui ai dit : "Ce n'est pas grave. La semaine prochaine, il y a un Groupe 1 à Trévise. Si tu es partant pour l'emmener, je l'engage". On a terminé troisièmes là-bas, puis troisièmes encore à Modène dans le Grand Prix d'Europe. Il s'est fait remarquer sur ces pistes plates, à l'autostart. Au printemps des 5 ans, on est allés courir l'Olympiatravet à Åby, quatrième. Il a confirmé et de fil en aiguille, nous nous sommes retrouvés au départ de l'Elitloppet.

 

"Dès qu'il était en piste, Gelati Cut avait envie de le faire. Il sortait de piste et il s'endormait dans les trois minutes."


Qu'est-ce qui fait de lui un cheval à part ?
Beaucoup d'âme, toujours combattant, toujours gai, comme sa mère. Dès qu'il était en piste, il avait envie de le faire. Il sortait de piste et il s'endormait dans les trois minutes. À l'entraînement, dans les cabanes, il se faisait un trou dans la paille et il se planquait dessous. On le perdait parfois : plus de cheval dans la cabane, il dormait sous la paille. Il a fait les 2.000 kilomètres de camion pour Åby en mangeant du foin toute la route. L'Elitloppet, c'était pour lui. Il a gagné sa batterie en 1'09''6. En finale, enfermé à la corde derrière Vivid Wise As, il marche 1'09''2 sans jamais pouvoir déboucher les oreilles. L'erreur qu'on a peut-être faite, c'est qu'on n'était pas assez expérimentés pour la Suède. On a hésité, et en Suède il faut aller devant, tête et corde. Ce jour-là, on s'est dit qu'on reviendrait, peut-être pas avec lui. C'est là que l'envie m'a pris de faire naître un poulain suédois…

"On n'a pas couru un Critérium qu'on était quasi-sûrs de gagner".

Et ensuite ?
Il a fait sa rentrée dans le Prix Jockey, gagné tête et corde, facilement. Il était le grand favori du Critérium des 5 Ans. À son dernier travail, la veille, une passée de chevreuils lui a fait faire un écart et il s'est fait une entorse du jarret. On n'a pas couru un Critérium qu'on était quasi-sûrs de gagner. C'est Galius qui l'a gagné. Galius qui ne nous avait jamais battus. Il s'est réparé, puis il a bougé d'un tendon sur l'autre postérieur, et il n'a jamais vraiment recouru, à part une rentrée au Croisé-Laroche un an après. Cette année-là, on devait enchaîner Critérium des 5 Ans et Prix d'Amérique. C'est ce qu'a fait Galius : il a gagné le Critérium et il terminé deuxième de l'Amérique. Ça nous a laissé un goût d'inachevé, parce qu'on avait le cheval pour.


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Après cette semaine, qu'attendez-vous ?
À court terme, Nanda Devi Cut a encore des objectifs. Je ne sais pas comment il va récupérer, mais il a la demi-finale de la Breeders' Crown dans quinze jours à Solvalla et la finale dans un mois à Eskilstuna. Miss des Besaces (elle devrait être au départ du Prix Olry-Roederer mardi prochain à Vincennes, ndlr) a encore une belle année dans sa génération : à 5 ans, ils ont pratiquement les mêmes courses qu'à 4 ans, elle a encore une année pour nous faire rêver. On va voir comment progresse l'italien, et à 3 ans, on visera le Derby Italien. Peut-être qu'il n'aura pas la qualité : gagner deux courses de débutants en Italie, ce n'est pas tant que ça. Il ne faut pas s'enflammer. En matière de courses, il faut apprendre à rester calme et humble. On a aussi deux "N" de Gelati Cut qui vont très bien, dont un en association avec Patrick Hawas, Non Stop De Foot (un fils de la classique au monté Princess Foot). Ce n'est pas une grande année, c'est une année exceptionnelle.

Les premiers Gelati Cut parlent donc pour lui...
Je me suis bougé un peu pour mettre en valeur ses produits, et en fait, les premiers se mettent tout seuls en valeur. Les deux ou trois juments que j'ai orientées vers l'élevage international, parce que je trouvais ça marrant, ça se passe bien aussi.

Et à long terme ?
Il n'y a pas vraiment d'objectif. Mais si on pouvait amener un cheval vers les grandes, grandes courses, ce serait fantastique, parce qu'on n'a pas pu y aller avec Gelati. Si, dans les dix prochaines années, on arrive à en emmener un jusque-là, ce sera magnifique.

Vous n'aviez jamais vu Nanda Devi Cut courir avant samedi...
À la qualification, et sinon, non. On ne va pas faire que ça. On a fait des millions de kilomètres pour aller en province, mais on a vieilli depuis, j'ai 67 ans. Je lui avais dit : s'il est qualifié pour le Kriterium, je viens. Et je ne prends pas de photos. Quand on prend des photos, on ne voit rien, on voit tout à travers l'objectif. Quand on va voir les poulains, je les regarde. Celui-là m'a bien plu, celui-là moins. C'est tout.

 

Un Quinté raté dans un taxi et un italien né par le siège
Acheté aux ventes du Prix d'Amérique il y a deux ans, vainqueur du Prix de Genève (Groupe III), à Enghien, Knockonwood (Ready Cash) est "hyper compliqué, mal dans sa tête. Il ne veut plus voir Vincennes et enchaîne les disqualifications" et "tourne à gauche un matin et à droite le lendemain". Samedi, il a gagné le Quinté+ disputé à Caen sous la casaque de l’Écurie de Windcut pendant que ses propriétaires, retardés par deux pannes d'avion successives, expliquaient au chauffeur de taxi par où l'on entre sur l’hippodrome de Solvalla ! "Il a couru dans le désintérêt général, le pauvre petit bonhomme", déplore Hervé Karsenty. Il sera dirigé vers les grands prix de province sur piste plate. L'autre héros de la semaine est le 2 ans Litaliano Cut (Gelati Cut), premier produit au haras de Berenice Bi (Manofmanymissions), une jument de Groupe italienne. Il est né par le siège et a passé quinze jours en clinique à la naissance. Après avoir suivi le même parcours que Nanda Devi Cut, il a été envoyé chez Alessandro Gocciadoro et a débuté par deux victoires.

 


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