Joël Hallais sait tout faire et il le fait bien. S’il s’est forgé, en tant que metteur au point, un exceptionnel palmarès monté, ayant à son actif tous les classiques du programme dans la spécialité et étant le recordman de victoires dans le Prix de Cornulier, avec huit titres, il ne faut pas oublier qu’il s’y entend également dans l’autre discipline, où une douzaine de Groupes 1 sont tombés dans son escarcelle, dont sept Critériums. A la faveur de la candidature de son protégé, Nobel du Rib, dans le Critérium des 3 Ans, retour sur la "Joël Hallais touch" dans les classiques du programme attelé.
En écho à Sancho Pança, le chef-d’œuvre
En fait, c’est la tentative de Sancho Pança dans le Critérium des 4 Ans (Groupe 1), en 1988, qui évoque le plus la méthode appliquée par Joël Hallais avec Nobel du Rib en prélude au Critérium des 3 Ans, avec une année de décalage et toute proportion gardée, bien sûr, pour l’heure, entre les deux chevaux. Un même façonnement, progressif, en province –cinq victoires de suite, pour "Sancho", au cours de l’été de ses 3 ans–, puis une acclimatation douce à Paris, assortie d’une seule tentative de Groupe avant le jour J. Sancho Pança abordera, cela dit, celui-ci plus fort encore que Nobel du Rib, puisqu’invaincu, en neuf sorties, à l’échéance. Et il le restera, offrant son premier Critérium des 4 Ans à Joël Hallais, avant ceux d’Ursulo de Crouay, en 1990, de Memphis du Rib, en 2004, et de Nikita du Rib, en 2005.
Même façonnement progressif en province : un dénominateur commun entre Sancho Pança et Nobel du Rib
Sancho Pança ne sera pas battu longtemps encore, ne l’étant, d’ailleurs, que deux fois au cours de sa carrière de compétiteur –vingt-deux victoires, dont une autre de Groupe I, dans le Prix de Sélection, en vingt-quatre tentatives–, et deviendra l’étalon champion que l’on sait. Sans doute Sancho Pança est-il le chef-d’œuvre de son mentor, aussi bien à l’entraînement - tant il dut pianoter avec ce cheval surdoué, mais tellement fragile - qu’à l’élevage, où il sut lui donner sa chance et lui accorder un soutien sans faille comme géniteur. C’est aussi cela la "Joël Hallais touch" !
Nobel mais aussi Dahlia
Joël Hallais pourra compter également sur le fils d’un de ses élèves et étalons dans le Critérium des 4 Ans (Groupe 1).
Mentor de Play sera l’un des favoris de ce championnat et son père n’est autre que le classique attelé-monté
Dahlia du Rib (Oyonnax), vainqueur du Groupe II Prix René Palyart, troisième du Groupe I Prix de Vincennes et quatrième des Groupes I Prix Albert Viel et des Centaures.
Dahlia du Rib fut exploité assez précocement, un peu comme
Nobel du Rib, ouvrant même son palmarès, lors de sa deuxième sortie, dès le mois de novembre de ses 2 ans, et prenant place au sein de l’élite au premier semestre de sa campagne de 3 ans. Telles celles de
Nobel du Rib, ses deux premières mères,
Passiflore du Rib (Viking’s Way), troisième du Championnat Européen des 3 Ans (Groupe I) et quatrième du Critérium des Jeunes (Groupe I), et
Fleur du Rib (Sancho Pança), gagnante des Prix Une de Mai (Groupe II) et Gélinotte (Groupe II), cinquième du Prix de Vincennes (Groupe I), ont été élevées et entraînées aux soins de Joël Hallais.
Joël Hallais : "Je rêve de retrouver un Sancho Pança mais cela n’arrivera pas"
Les Rib sont de retour dans un Critérium. Ce samedi, Nobel du Rib prend part au Critérium des 3 Ans et ajoutera une page à la déjà riche histoire des élèves qui défendent le label créé par Joël Hallais. Ce dernier en est (bien sûr) l’entraîneur. L’occasion est belle de parcourir avec le professionnel ses riches heures dans les Critériums.
Lorsqu’on sollicite Joël Hallais sur son épopée dans les Critériums, le professionnel de 79 ans sourit. Le genre de sourire qui se devine par téléphone. Et il remarque, doucement, "il doit y a avoir longtemps que j’ai parlé des Critériums à la presse parce ça fait longtemps que j'ai couru un Critérium". C’est juste. Le dernier partant de Joël Hallais dans un tel Groupe 1 a pour nom Cyprien des Bordes (Ouragan de Celland). Il avait été disqualifié dans l’opus des 5 ans en septembre 2017. Presque dix ans donc. Son partant précédent, une jument, défendait pour sa part son label. Il s’agissait de Tornade du Rib (Ganymède) dans le Critérium Continental dont elle concluait septième. Nobel du Rib (Face Time Bourbon) sera son 48ème partants depuis 1981 dans les Critériums et son 38ème dans les seuls Critériums 3/4/5.
24h au Trot.- Parlons d’abord de votre actualité, celle fournie par Nobel du Rib qui sera au départ du Critérium des 3 Ans. Comment s’est préparée cette grande échéance ?
Joël Hallais.- Avec lui, cette course n’a jamais été visée. Il n’a pas été "archi-préparé" pour être au départ. Le cheval a encore peu d’expérience. Il a débuté en mars. C’est son comportement en course et sa bonne prestation du 29 août (2ème du Prix Jacques de Vaulogé - Critérium 3 Ans Q3) qui nous ont fait penser qu'on pourrait courir le Critérium mais ce n'est pas quelque chose à laquelle j'avais pensé au printemps. C’est un poulain que j’ai toujours estimé au travail puis il nous a confirmé progressivement en course sa qualité. J’avais néanmoins le choix pour lui car il dispose aussi d’une course fermée dans deux semaines (le Prix de Troyes, le 27 septembre). La façon dont il a couru le 29 août a emporté notre décision pour le Critérium. À mon avis, il n'a pas de marge même si, l'autre jour, il a montré un finish extraordinaire. Tout reste à faire quand même pour lui.
La façon dont Nobel du Rib a couru le 29 août a emporté notre décision pour le Critérium.
Que représente un Critérium à vos yeux de professionnels, tant entraîneur qu’éleveur ?
J.H.- C'est tout simplement, pour un jeune cheval, la meilleure course qu'il a à courir dans l'année ! C’est la finale du championnat, la course qui compte le plus notamment en matière d’élevage. Ce n'est pas d'aujourd'hui, j'ai toujours regardé les Critériums de très près. Les Critériums des 3 Ans et des 4 Ans fournissent à mon avis des valeurs incontournables pour l’élevage. Ce sont les références qu’on doit analyser et utiliser. Si on regarde bien, je crois que le Critérium qui a donné le plus de talents pour l’élevage, c'est celui des 4 Ans. C’est en tout cas ma conviction.
Allons droit au but. Quel est votre plus grand souvenir de Critérium ?
J.H.- Je dirais que j’ai eu le bonheur de gagner le Critérium des 4 Ans avec Sancho Pança (Chambon P). Cette course, je l’ai toujours en tête. C’est le premier Critérium qui me vient à l'esprit parce que la course était spectaculaire. J'avais fait le tour de Sabre d’Avril sur 2.000 mètres avec un Jean-Pierre Viel qui était très motivé. On avait pris 30 ou 40 mètres aux autres, je pense. Ce n'était pas ma plus belle drive mais Sancho était un super.
Ce n’est pas exagéré de dire que Sancho Pança a été le cheval qui vous a le plus marqué ?
J.H.- Non puisque c’est vrai. Il suffit de rappeler sa carrière : 24 courses pour 22 victoires et même presque 23 parce qu'il gagnait mais a passé le poteau au galop lors de sa seule disqualification. Des fois, je rêve de retrouver le même mais cela n'arrivera pas. Ce qu’il a fait, je le répète, 22 victoires en 24 courses, compte tenu de ses problèmes de boiterie, est quelque chose d’exceptionnel. Sancho avait une vitesse folle. Il allait vraiment très, très vite. Il faut regarder sa victoire dans le Prix de Sélection, en 1989, quand il avait 5 ans contre Rêve d’Udon qui avait un an de plus. Yves Dreux avec Rêve d’Udon avait calqué sa course sur Sancho. J’avais vite pris la tête et, tout le long de la route, je l'avais dans mes oreilles, j'entendais le cheval (Rêve d’Udon) qui soufflait derrière moi, qui s'apprêtait à sortir et ça m'agaçait un peu de le sentir dans mes roues tout le temps. Au milieu du dernier tourment, j'ai envoyé et Sancho a pris immédiatement 10 ou 15 mètres sur notre rival. Et on est restés là-dessus dans la ligne d’arrivée. Rêve d’Udon nous a remontés un peu pour finir mais le poteau était là. Décrocher en quelques battues un cheval comme Rêve d'Udon dans le dernier tournant, c'est pour vous dire que Sancho avait beaucoup de vitesse.
Pourquoi n’aviez-vous pas présenté Sancho Pança dans le Critérium des 3 Ans que vous avez remporté avec Speaker ?
J.H.- Bonne question ! C’est un peu loin maintenant et je n’ai pas trop de réponse. Sans doute parce qu’il n’avait pas assez d’expérience. Le Critérium des 3 Ans se courait à l’époque à la fin du mois de décembre. Sancho avait débuté tard, en plein été (le 31 juillet à Graignes), et n’avait couru que six fois au début du mois de décembre quand il a remporté sa première course à Vincennes. J’ai dû juger à l'époque que j'avais plus de chance avec Speaker qui était en forme et restait sur des bonnes courses.
Des fois, je rêve de retrouver le même que Sancho Pança mais cela n'arrivera pas.
Un autre souvenir de Critérium qui vous marque ?
J.H.- Le Critérium des 4 Ans d’Ursulo (comprendre Ursulo du Crouay). Il effectuait une rentrée ce jour-là (N.D.L.R. : après deux mois sans courir) mais je l’avais préparé spécialement. Je l’avais sorti régulièrement et l'avais emmené sur les hippodromes comme il était un petit peu "virulent". Et il était affûté. Nous avions eu un bon déroulement de course, il n'avait pas fait d'efforts de parcours et était venu finir à 100 à l'heure sur Ultra Ducal. Ursulo avait gagné dans la foulée le Prix du Président de la République puis a eu mal au dos et au sacrum et a d’ailleurs peu recouru au monté. J’ai toujours à mon bureau la photo de ces deux supers chevaux (Sancho Pança et Ursulo de Crouay) sous les yeux.
Il y a encore à évoquer vos deux autres vainqueurs de Critérium. Et quels vainqueurs ! Vous en étiez aussi leur éleveur et ils ont réussi le doublé Critérium des 3 Ans et des 4 Ans.
J.H.- Et il faut dire qu’il y a peu de chevaux comme Nikita et Memphis (Nikita du Rib et Memphis du Rib) qui ont fait ce doublé. Nikita avait une classe folle quand elle ne faisait pas de bêtise. Avec elle, il fallait toujours faire gaffe car elle était toujours prête à échapper. Quant à Memphis, il n’était pas au-dessus de la mêlée mais était tellement courageux et teigneux qu’il s’arrachait. J'ai en mémoire le film du Critérium des 3 Ans. Il a les oreilles couchées. On le voit en gros-plan à un moment et il grince des dents. C'est impressionnant la façon dont il se donnait ce cheval.
Vous n’avez jamais hésité à courir le Critérium avec des chevaux plus spécialisés au monté comme Kaiser Trot, Lapito ou Oligo. Et avec une certaine réussite.
J.H.- Mais en fait tous ces chevaux étaient aussi très bons à l’attelé. Oligo, comme Ursulo plus tard dans sa jeunesse, alternait les disciplines (N.D.L.R. : Oligo a disputé les trois Critériums obtenant la 3ème place de celui des 4 Ans). Et il ne faut pas oublier que j’ai terminé troisième du Critérium des 5 Ans avec Kaiser Trot. Il avait de la classe à l’attelage mais était fautif dans cette discipline. D’un seul coup, il prenait le galop comme ça et était difficile à rattraper. Il avait même la classe de gagner un Prix d’Amérique, ce qu’il a failli faire (N.D.L.R. : en 1982, il disputait la tête à Idéal du Gazeau quand il a pris le galop à l’intersection des pistes ; l’épreuve sera remportée par Hymour).
C'est impressionnant la façon dont Memphis du Rib se donnait en course.