Interview
Thierry Duvaldestin se confie : "Pour récolter, il faut semer"
20/03/2026 - GRAND FORMAT - 24H au Trot
Une demi-heure durant mardi en fin de journée, alors que son entraînement venait de remporter un nouveau succès par l’intermédiaire de Mégaflèche, menée par son fils Théo, à Vincennes, Thierry Duvaldestin a répondu aux questions de 24h le Mag. Second metteur au point à passer la barre des 4.000 gagnants au trot en France après Jean-Michel Bazire, auquel il a succédé depuis plusieurs saisons au palmarès des entraîneurs, l'Ornais est revenu sur une carrière embrassée au début des années 1990 alors qu'il n'était pas issu du sérail. Plus de trente ans après, il s'est construit l'un des plus beaux palmarès du trot tricolore avec, entre autres, quatre Prix d'Amérique Legend Race, deux Prix de Cornulier et tous les Critériums. À 55 ans, son écurie au sein de laquelle sont pleinement investis ses fils, Clément et Théo, appelés à prendre sa succession, est devenue une référence.
Quel est alors aujourd’hui votre effectif idéal de chevaux à l’entraînement ?
Nous avons cinquante chevaux à courir. On ne peut pas plus dans l’organisation qui est la nôtre. On ne sait pas faire au-delà. Après, il y a des roulements entre les chevaux du meeting d’hiver par exemple et les chevaux qui sont appelés à faire la saison estivale. Pour que les chevaux soient bien, au niveau des boxes et des paddocks, mon établissement ne peut pas en accueillir davantage à courir. Nous sommes une quinzaine à travailler sur la partie entraînement.
Cette réussite sur le long terme passe-t-elle par des moments de doutes ou, tout au moins, des interrogations ?
J’ai eu la chance de ne pas avoir de coups durs, de grosses épidémies qui touchent l’écurie, ou même d’accident, ce qui m’aurait arrêté dans mon élan. Mais je doute tout le temps. Le doute peut se transformer en force. Le travail devient alors un refuge. Je suis focus sur mon travail et je ne m’occupe pas de ce qui se peut se passer ailleurs, dans les autres écuries. Il y a peut-être une chose qui s’ajoute : j’ai du mental dans mon travail. Cela permet d’avancer.
Dans votre parcours, la victoire de Lulo Josselyn dans le Critérium des 4 Ans en 2003 semble avoir été comme un déclencheur. Vous l’analysez aussi comment cela ?
Exactement. C’était un gros coup que l’on avait réussi avec "Lulo" qui est malheureusement mort de coliques par la suite. On l’avait acheté en septembre aux ventes à l’occasion d’une réduction d’effectif et il gagnait le Critérium au tout début du mois de mai suivant. Je l’avais repéré en province. Même s’il souffrait d’une jarde, j’avais pris le risque de l’acheter. C’était mon premier Groupe 1 comme entraîneur et driver. Ce jour-là, je battais les meilleurs, Loumana Flor avec Pierre Levesque, Lazio du Bourg avec Joël Van Eeckhaute, Ludo de Castelle avec Jean-Michel Bazire, etc. Pour ma confiance, cela a joué bien sûr.
Dans la foulée, l’avènement de Pearl Queen avec ses six Groupes 1 va aussi jouer un rôle prépondérant, n’est-ce pas ?
Franchement, j’ai eu peut-être aussi de la chance car cela s’est bien enchaîné. J’avais loué Pearl Queen avec une option d’achat à son éleveur, M. Guilloux, un ami de mon père. Pendant un an et demi, elle a tout gagné et a pris plus d’1,3 M€. Cela m’a permis de rembourser les emprunts que j’avais à la banque et de réemprunter dans la foulée, car j’ai tout le temps emprunté. Il faut sans cesse améliorer les structures pour que les chevaux soient bien. Ça a toujours été mon fil conducteur. Pour récolter, il faut semer. Il faut se donner les moyens de progresser et aller de l’avant.
C’est notamment vrai pour tout ce qui concerne les pistes et leur entretien pour lesquelles vous êtes perfectionniste.
La diversité des pistes permet d’avoir des sols différents, ce qui est important à mes yeux. Après, c’est bien d’avoir plusieurs pistes mais faut-il encore pouvoir les entretenir. On peut aussi très bien réussir avec une ou deux pistes. Je dis régulièrement que c’est dans ce domaine que nous sommes le meilleur chez nous. Dans les soins, je pense que l’on est un peu moins bons. Au niveau des pistes, nous maîtrisons à peu près. J’ai un salarié qui ne s’occupe quasiment que des pistes. Clément est aussi très bon dans ce domaine. Comme tous les entraîneurs je pense, nous avons nos rituels et nos habitudes avec nos pistes. Je me dis que, si j’avais moi à courir, je serais content d’avoir une bonne base pour m’entraîner et ça passe par les pistes. On est toujours à la recherche du bien-être de nos chevaux.
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De quoi êtes-vous le plus fier dans votre parcours alors que vous êtes le deuxième de votre profession après Jean-Michel Bazire a dépassé les 4.000 victoires ?
C’est difficile à dire… Peut-être ce dont je serai le plus fier, c’est la transmission en douceur avec les garçons. Le fait d’avoir Clément et Théo qui font le métier aide. C’est fatiguant d’entraîner les chevaux tous les jours. Arrivé à 55 ans, tu as moins de force qu’à 35 ans et as moins d’énergie parfois. Si j’en suis arrivé-là, c’est aussi grâce à eux. Ils peuvent compenser l’énergie que je peux avoir un peu moins. Mais j’ai toujours la même satisfaction de régler les jeunes chevaux. Mais c’est vrai aussi dans le travail avec Idao de Tillard par exemple lors de ces dernières semaines pour le remettre sur les bons rails. Il y a une vraie satisfaction personnelle d’amener ses chevaux là on veut par le travail.
Idao de Tillard : retour à Vincennes le 4 avril
Il y a une semaine,
Idao de Tillard (Severino) faisait son retour à la compétition à Caen quatre mois après avoir été opéré de coliques.
"On ne l’a pas trop embêté après sa course, nous dit Thierry Duvaldestin.
Je ne l’ai repris que mardi pour travailler. Il a besoin de refaire son physique. Cette course venait un peu trop vite, mais c’est comme ça. C’est à nous de nous adapter au programme. On l’a repréparé dans un temps très court. Il n’a pas retrouvé son physique. Mais cela a permis de voir où il en était. Je m’attendais à une course comme ça. Il a couru avec beaucoup de poids sous les pieds. On va être court pour l’Atlantique. Mais il est encore trop tôt pour savoir si on va tenter. Sa prochaine course aura lieu dans le Prix Kerjacques (le 4 avril) à Vincennes. À Angers, trois jours plus tôt, il devait rendre 50m. À Vincennes, il n’y a qu’un poteau et ce sera aussi bien qu’il soit un peu dans la "meute" entre guillemets. En fonction de sa course, on avisera pour la suite du programme."
En 2023, vous disiez que, sans vos garçons Clément et Théo, vous n’auriez pas remis un "coup de collier". Qu’est-ce qu’ils vous apportent et que leur apportez-vous ?
Tous les trois, nous sommes complémentaires comme ils le sont entre eux. De plus, ils s’entendent bien, ce qui est une satisfaction. Dans l'organisation, les chevaux tournent entre nous. Rien n’est figé, ce qui n’est pas plus mal pour les chevaux. On essaye de faire en sorte que celui qui va driver un cheval le prend à l’entraînement quinze jours avant pour les derniers boulots. On est toujours plus forts à plusieurs que tout seul. Si tu n’as pas tes enfants qui décident de faire le même métier, tu lèves le pied naturellement car il faut tellement dépenser d’énergie pour entraîner chaque cheval. Sinon tu meurs au boulot. Quand tu vois tes enfants qui sont motivés, à l’heure au travail, ça change forcément la donne. Pendant longtemps, on a habité au-dessus du barn. Clément, Théo et Angèle avaient juste l’escalier à descendre. Le couloir du barn était leur cour pour jouer. Après, quand j’ai vu que les garçons étaient intéressés, je leur ai fait répéter leurs gammes sans cesse. Pour réussir dans ce métier, c’est ce qu’il faut.
Quels sont les enjeux aujourd’hui d’une structure comme la vôtre ?
La transmission et l’élevage.
Alors que fera Thierry Duvaldestin dans cinq ans ?
D'ici cinq ans, je me vois m’occuper de l’élevage, qualifier les 2 ans et faire leurs premières courses. Les autres courses ne sont plus de mon âge. Celles à Vincennes avec des pelotons touffus ne sont plus pour moi. Oui, je me vois bien m’occuper des jeunes. Et puis, je vois les garçons s’installer ensemble et s’occuper des autres chevaux de l’écurie. On commence à parler de transmission avec Clément et Théo. Rien n’est écrit mais c’est un peu la façon dont je vois les choses. Ce serait un cheminement assez normal.
Huit fois champion de France des entraîneurs
En 2009, année où il dépasse pour la première fois les 200 gagnants avec un ratio exceptionnel victoires/cheval de 2,38, Thierry Duvaldestin remporte son premier titre de numéro un des entraîneurs français. Depuis, sept autres sont venus enrichir sa collection, avec une série en cours depuis 2021. Alors qu'il a établi le nouveau record national en 2023 avec 257 gagnants et a bouclé l'an dernier un cinquième exercice consécutif à plus de 200 victoires, il est aussi l'entraîneur tête de liste aux gains depuis 2024.
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