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Transport de semence réfrigérée : ultime volet du débat | LETROT
Débat

Transport de semence réfrigérée : ultime volet du débat

17/04/2026 - GRAND FORMAT - 24H au Trot
C'est le grand sujet d'élevage du moment dans la filière du trot. La possibilité d’ouverture du Livre Généalogique du trotteur français au transport de semence réfrigérée doit-elle être activée et, si oui, dans quelles conditions ? Ce débat traverse l'ensemble des acteurs de l'élevage. Après avoir consacré deux premiers volets au sujet en donnant la parole à des éleveurs, nous ouvrons notre ultime volet sur le sujet avec la contribution de la représentation nationale des étalonniers, le SEPT, et complétons aussi avec d'autres voix d'éleveurs en régions.
©JLL- SETF ©JLL- SETF
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Le GAET promoteur historique du dossier

Albéric Valais, président du Groupement pour l'Amélioration de l'Elevage du Trotteur Français (GAET), nous partage la position de son syndicat, historiquement très engagé sur le dossier du transport de semence réfrigérée.
24h au Trot.- Pouvez-vous nous rappeler la position du GAET sur le sujet du transport de la semence réfrigérée ?
Albéric Valais.- C’est une très vieille préoccupation pour les éleveurs représentés par le GAET. Cela fait trente ans qu’on en parle et que nous le réclamons. Je dirais que c’est un "sujet éternel". J’ai même eu des échanges avec mes prédécesseurs à la présidence du GAET qui me disaient qu’on ne bougeait pas (plus) assez sur ce sujet. Quand j’ai pris la présidence, nous avions même des fonds qui étaient bloqués pour entreprendre une action juridique en faveur du transport de semence réfrigérée. Je n’ai jamais voulu l’activer car je pense qu’on doit y arriver collectivement. C’est un travail de filière qui nécessite la concertation. Voilà pour dire que le GAET pense depuis très longtemps qu’il faut aller vers cette technique.
Pourquoi ce sujet devient si présent aujourd’hui ?
A.V.- Les préoccupations qu’on avait relevées il y a de nombreuses années par rapport au transport de semence réfrigérée (à son crédit) n’ont fait que s’amplifier. Il y a trente ans, on commençait seulement à évoquer l’empreinte écologique. L’empreinte écologique, on en parle désormais tous les matins dans l’actualité. L’inflation sur les prix et le coût du carburant, sans oublier la question même de sa disponibilité, des préoccupations que l’on vit actuellement au quotidien, n’ont fait que réactiver le dossier. Elles sont aujourd’hui fondamentales dans notre société. Et puis il y a d’autres préoccupations qui n’existaient pas il y a trente ans qui sont apparues. Aujourd’hui, on parle de bien-être animal dont on ne parlait pas dans un passé pas si lointain. On parlait de problèmes sanitaires mais les risques sanitaires ont aussi changé. On vient de vivre une crise avec une limitation de circulation sur les bovins. On n’en a pas eu sur les chevaux mais, pour mémoire, certains directeurs de services vétérinaires ont recommandé voire rendu obligatoires la désinfection des camions. La limitation de circulation des chevaux n’est pas si loin de nous.
Ce ne sont donc que des causes subies par les éleveurs ?
A.V.- Oui et non car il y a aussi les comportements des éleveurs qui ont beaucoup changé ces dernières décennies. Les pratiques qui consistaient à aller chez l’étalonnier du coin et faire entraîner chez un professionnel de proximité représentent un modèle en grande fragilité. Il faut rappeler qu’en 2025, les 100 étalons les plus sollicités ont sailli 67 % des juments. En 2024, c’était 59 %. Les éleveurs aujourd’hui n’ont pas d’autre choix que d’aller à des étalons bien cotés. Si l’éleveur n’a pas une génétique qui tient un peu la route, il ne trouve ni à vendre ni à placer. La conséquence est que la demande des éleveurs s’est recentrée sur un nombre de plus en plus restreint d’étalons, de plus en plus top niveau, qui sont stationnés dans un nombre limité de haras, tous basés en Normandie. Ce sont les réalités d’aujourd’hui qui doivent nourrir un débat dépassionné mais argumenté. Et ce que je constate est que l’état de la filière aujourd’hui commande d’aller vers le transport de la semence. Mais cela ne doit pas être quelque chose d’obligatoire à l’échelle de chaque éleveur.
Les préoccupations qu’on avait relevées il y a de nombreuses années par rapport au transport de semence (à son crédit) n’ont fait que s’amplifier aujourd’hui.
Albéric Valais - © Province Courses Albéric Valais - © Province Courses
Cette notion de non obligatoire et donc de liberté de choix est vraiment importante à vos yeux ?
A.V.- Je comprends très bien que des éleveurs basés en Normandie continueront n’emmener leur(s) jument(s) directement chez l’étalonnier pas très loin de chez eux. Mais dès qu’il y a un peu de distance, ce n’est pas pareil. Il ne faut pas aller dans l’obligation, à l'image ce ce qu'il se passe aujourd’hui quand il y a encore des étalons qui fonctionnent en monte naturelle en parallèle de la majorité qui est proposée en insémination en sperme frais. Il faut être concret et pragmatique dans les conditions de mise en œuvre du transport de semence réfrigérée. Ce n’est pas une révolution mais une adaptation au contexte actuel de l’élevage. Il faut définir les conditions de sa mise en œuvre en gens professionnels. Et si on n’y va pas, il y aura des risques.
Vous pouvez préciser ?
A.V.- Le risque est qu’un jour quelqu’un se fâche quelque part. Il va renverser la table et le "truc" va se mettre en place par la force, "sabre au clair". La profession n’aura rien négocié et on ne protégera rien ni personne. On n’aura alors perdu la maîtrise de cette réforme nécessaire. Je pense qu’il faut que ce soit la profession qui ait la maîtrise de cette réforme. Et qu’elle le fasse de manière volontaire, dans des délais raisonnables. Il faut s’y mettre clairement. Il n’y en a pas pour des éternités, 2027 me semble même tout à fait possible. Il y a d’autres races qui ont passé le pas, qui ont pu faire des erreurs puis les ont corrigées. Profitons de l’expérience des autres. Regardons par exemple ce qu’il s’est passé avec le cheval de sport. Son expérience est intéressante car cela a bousculé la filière de sport dans un premier temps et a soulevé plusieurs problématiques. Et, au final, je pense que cette filière ne s’en porte pas plus mal. Il faut arriver au trot à une solution négociée et positive, dans le respect de tous et bénéfique pour tout le monde.
Par tout le monde, vous entendez qui ?
A.V.- Tous ceux qui sont concernés par cette partie de l’élevage : les éleveurs évidemment, les haras, et notamment les haras qui font de la pension, les étalonniers. Il y a de nombreux prestataires qui sont aujourd’hui en difficulté à cause des coûts et des contraintes du transport. Au GAET, on s’est concerté avec les associations d’éleveurs périphériques de la Normandie et il y a unanimité pour dire qu’il faut avancer sur cette question du transport de semence réfrigérée. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut raisonner à l’échelle nationale. On ne peut pas raisonner en simples intérêts régionaux.

Eleveurs de la Loire : une position sous forme de manifeste

C’est par son compte Facebook que l’association des éleveurs de trotteurs Français de la Loire (AETFL), présidée par Margot Silvestre, s’est exprimée sur le sujet. Dès le 4 avril, en écho à l’interview de Franck Pellerot dans 24h au Trot Le Mag, l’AETFL publie un message en forme de manifeste. Le voici.
Élevage en danger !
Aujourd’hui, il faut dire les choses clairement.
Ce qui se passe dans notre filière n’est plus acceptable.
Nos juments, nos poulains…
→ font parfois plus de 1000 km,
→ quittent leur environnement, leur équilibre,
→ sont entassés dans des structures saturées !
Tout ça pour quoi ?
◆ Un système devenu totalement incohérent avec le bien-être animal,
◆ Des risques sanitaires qui explosent : maladies, parasites, stress,
◆ Des conditions qui ne respectent plus ni les chevaux… ni ceux qui les élèvent avec passion !
Et pendant ce temps-là…
Les coûts flambent
Les petits éleveurs s’essoufflent
La concurrence devient impossible face aux “gros”.
La réalité est simple : la base même de la filière est en train de mourir.
Et sans base… il n’y a plus d’avenir ! Il est temps d’arrêter de fermer les yeux. Il est temps de remettre du bon sens. Il est temps d’agir. Parce que demain, il sera trop tard.

Jean-Philippe Massieu :
"Notre système actuel est une ineptie"

Jean-Philippe Massieu est éleveur et président de la société des courses de Cherbourg-en-Cotentin. Il nous a partagé sa position d'éleveur normand.
Dans les différentes interviews et contenus sur le sujet du transport de semence réfrigérée, parus dans vos dernières éditions de Le Mag de 24h au Trot, je tiens à développer quelques arguments supplémentaires qui, à mon avis, manquent au débat. Par exemple, on peut dire que, même en étant éleveur en Normandie, on passe, nous aussi, des heures en camion, impliquant des coûts d'entretien du véhicule, de carburant, de péages. On engloutit des milliers d'euros dans les transports alors que l'élevage ne laisse pas de marge, sauf exception. Un camion deux places neuf coûte 75.000 € : c'est-à-dire que la prime à l'éleveur du gagnant du Prix d'Amérique ne suffit même pas à s'en acheter un ! Les transports sont aussi des risques d’accident pour les humains et les chevaux. Je le répète, même en étant en Normandie, notre système actuel est une ineptie (sur les trois plans : économie, écologie, bien-être animal et humain) alors que la technique de transport de semence réfrigérée livrée du matin pour l'après-midi ou pour le lendemain matin est éprouvée depuis des années, avec succès.
En fait, les éleveurs (je veux dire uniquement éleveurs) se heurtent à la résistance d'étalonniers. Ces derniers sont persuadés que cette technique va leur faire perdre leur métier. Ce n'est pas le cas : leur métier va juste évoluer. Déjà, ce sera à leur bon vouloir et à celui des propriétaires des étalons de proposer ce service supplémentaire ou pas. Ensuite, les étalonniers continueront de prélever les étalons et de réceptionner les demandes par téléphone. Ce sera un service qu’il factureront. Les étalonniers pourront servir de lieu de mise en place de la semence d'autres étalons pour des éleveurs de leur voisinage. Là encore, c'est un service qu'ils factureront. Autre avantage, des étalons de moyenne gamme travailleront probablement plus qu'ils ne le font actuellement grâce à ce système d'envoi de semence. Voilà donc, à mon avis, d’autres arguments en faveur de la mise en place du transport de semence réfrigérée.
Même en étant en Normandie, notre système actuel est une ineptie sur les trois plans : économie, écologie, bien-être animal et humain.

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