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Transport de semence : les arguments du débat | LETROT
DÉBAT

Transport de semence : les arguments du débat

10/04/2026 - GRAND FORMAT - 24H au Trot
Véritable serpent de mer du volet élevage du trot, la possibilité d’ouverture du Livre Généalogique du trotteur français au transport de semence réfrigérée est le sujet du moment. Il fait écho, et est désigné en réponse par ses défenseurs, à une conjonction d’actualités (envolée des coûts du transport, montée en puissance du bien-être équin, évolution en baisse des éleveurs hors des grands bassins d’élevage normand et mayennais). Alors que Franck Pellerot a exprimé une position très favorable à son application en France, de manière encadrée par le règlement du stud-book du Trotteur Français, dans notre précédente édition de 24h Le Mag (datée vendredi 3 avril), donnons la parole à d'autres acteurs engagés de l’élevage, dont deux membres de la Commission Elevage de la SETF et un Président d'Association régionale.
©MarkKentell ©MarkKentell
Thibault Lamare - ©Scoopdyga Thibault Lamare - ©Scoopdyga
De quelles dérives parlons-nous avec le sperme congelé ?
T.L.- La génération de paillettes congelées, qui peuvent se faire n’importe quand, déconnecteraient nos étalons de leur station dans nos haras. C’est toute notre filière et nos acteurs de l’élevage, du côté des étalonniers, que l’on mettrait en péril. La congélation ouvrirait aussi la voie de la possible manipulation génétique (sexage, sélection génomique, etc.). Et si l'on va encore plus loin, pour des raisons pratiques évidentes, les étalons encore en course seraient récoltés hors saison sur un mois de repos et seules leurs paillettes seraient disponibles au printemps. Ce sera du 100 % congelé, imposé à tous avec des frais et des contraintes techniques largement augmentés... Y compris pour les éleveurs qui sont dans les grands bassins d’élevage. Cette hypothèse pourrait nous faire perdre des juments dans ces grands bassins en conséquence de nouveaux coûts et le "médicament serait pire que le mal".
Notre devoir est bien, toujours, de prendre de la hauteur quand on touche à un tel sujet. On le voit, le transport de sperme est multifactoriel et ne peut se traiter en avançant des évidences qui n’en sont pas. Il n’y a pas d’évidence dans la facilité technique, pas d’évidence dans les dimensions juridiques, pas d’évidence dans la dissociation réfrigéré/congelé. Toutes ces choses-là ne sont malheureusement pas avérées. Il faut les travailler avant d’avancer.
Alors, quel exemple de travail reste-t-il à faire selon vous ?
T.L.- Je crois qu’on peut partir d’une note de synthèse du Professeur Blumann, dont la compétence sur le sujet de la réglementation de notre stud-book est indiscutable. Il pointe des risques dans l’état actuel de nos connaissances. Voici cette synthèse : « Lors de la rédaction du règlement zootechnique de l’Union Européenne, la spécificité du Trotteur Français avait été défendue notamment sur la base de méthodes de reproduction très limitées et encadrées (monte naturelle ou sperme frais et mis en place immédiate). Il est envisageable que cette spécificité du TF puisse être dénoncée et que cela impacte le ratio courses nationales/courses européennes et internationales dans la mesure où la spécificité du TF serait moindre vis-à-vis des autres trotteurs. Important : il faut néanmoins souligner que les autres particularités (quota de saillies fixé à 100 par étalon et critères stricts pour l’admission des juments et l’approbation des étalons) seront conservées dans l’hypothèse où le transport de sperme serait autorisé. » Je crois que cette synthèse, qui rappelle opportunément la limite actuelle des courses européennes et internationales dans notre programme à 16 % (en allocations), résume le travail qui nous reste à faire.
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La commission Elevage de la SETF est donc proactive sur le sujet ?
T.L.- Complètement. La commission, sous l’impulsion de son président Philippe Boff, n’a qu’une obsession : maintenir l’élevage partout en régions. Car on sait que l’élevage en régions porte aussi les courses et l’ensemble des professionnels des courses de ces régions. Il y a un consensus sur l’intérêt technique et les avantages du transport de sperme réfrigéré mais on doit lever tous les obstacles juridiques et s’assurer de la faisabilité technique par rapport à notre réseau d’étalonniers. Car si c’est pour finir avec seulement quelques grands groupes ou sites pour l’insémination, on va finir par tuer nos étalonniers et on ne donnera pas un service convenable aux éleveurs. Dans l’attente de la finalisation de ces travaux sur la faisabilité, nous avions demandé au sein de la commission d’élevage que le volume des primes (aux éleveurs) non distribuées aux entourages des chevaux étrangers constitue une enveloppe de soutien aux éleveurs dits excentrés. Cela a été refusé par le Conseil d’Administration de la SETF. Cela aurait été une mesure de soutien d’urgence qui nous permettait de donner du temps pour travailler convenablement sur les sujets évoqués.
La formule clé est donc, d’après vous, à ce stade : étude(s) de faisabilité ?
T.L.- Oui. Il nous faut des études de faisabilité pour garantir les aspects juridiques, notamment sur le plan européen. Notre stud-book racial ne doit pas pouvoir être attaqué pour être reconsidéré en stud-book administratif au niveau européen, ce qui le mettrait en péril dans ses spécificités. Ces études doivent aussi donner les assurances sur la dissociation transport réfrigéré – le seul acceptable – et transport congelé, sur la mise en place technique. Je rappellerais par exemple qu’aux Assises de l’Elevage et plus récemment encore, il a été avancé que le transport du sperme réfrigéré ne pouvait être appliqué seul mais était indissociable du congelé. L’évolution des techniques peuvent amener à reconsidérer ce lien. C’est ce qu’on essaie de faire. Il y a aussi à répondre à la question de savoir si l’on peut introduire le transport de sperme réfrigéré sans le rendre obligatoire pour tous, ceci en opposition à une obligation de non distorsion de concurrence. Bref, à ce stade, il n’est pas raisonnable de présenter le transport de sperme comme une évidence. Les études à mener doivent aussi intégrer les impacts par rapport au tissu d’étalonniers. Je le répète : la volonté est partagée et logique car il faut être à l’écoute des éleveurs excentrés mais on ne pas faire n’importe quoi. Il faut composer avec l’ensemble du dossier. La question des excentrés est un enjeu de rayonnement national que l’on souhaite soutenir et développer mais on ne peut pas, en retour, prendre des risques non évalués au risque de tout sacrifier pour 20 % de nos juments (la part approximative des juments excentrées).
Quelle conclusion donneriez-vous à ce stade sur ce dossier ?
T.L.- Notre commission d’élevage a le devoir de traiter ce sujet complexe de manière systémique et aboutie. Notre institution est forte. Elle a ses commissions qui mènent des travaux techniques poussés et fouillés. Il faut maintenant, sur ce sujet, respecter le temps de l’Institution car ce travail est indispensable. C’est sur la table de la Commission Elevage et on y travaille.

L'avis du Président du GETSO, Jean-Emmanuel Castagnet

Jean-Emmanuel Castagnet est président du Groupement des Eleveurs de Trotteur de Sud Ouest (GETSO). Avec 383 éleveurs actifs répertoriés en 2025 (source : Bilan d’activité 2025 de la SETF), le Sud-Ouest est la sixième région d’élevage française en nombre d’actifs. Elle est précédée par la Basse-Normandie (1.746), l’Anjou-Maine (1.134), l’Île-de-France & Haute-Normandie (686), l’Ouest (563) et le Centre-Est (467) et précède le Nord (287). Jean-Emmanuel Castagnet fait partie de ces représentants des éleveurs en région qui porte la parole du transport de sperme réfrigéré. Il anime un effectif de six poulinières et nous parle du contexte spécifique au Sud-Ouest. "En tant que représentant des éleveurs du Sud-Ouest, qui sont très éloignés des grandes régions d’élevage où sont concentrés la très grande partie des étalons du trot, je tiens à souligner la notion de bien-être animal dans les enjeux de transport de semence réfrigérée. Nos éleveurs sont obligés de se séparer de leurs chevaux pendant un mois minimum, deux, voire trois si une jument a du mal à remplir. Ce déplacement des juments inclut celui de leurs foals de quelques jours dès lors qu’elles sont suitées. À un moment, on ne pourra plus continuer comme cela à déplacer des poulinières et leurs poulains dans toute la France alors qu’on peut transférer le sperme. Il faut qu’on ouvre notre filière aux mentalités modernes sur le bien-être animal. C’est une des dimensions du "problème" tout comme évidemment les questions des coûts de transport et de pension lorsque les juments sont en station dans les grands bassins d’élevage. Evidemment, le recours au transport de semence réfrigérée engendrera des coûts techniques mais cela restera toujours plus intéressant que la situation actuelle."
Je tiens à souligner la notion de bien-être animal dans les enjeux de transport de semence réfrigérée

Le représentant des éleveurs y met aussi des conditions d’application : "La contrainte que j’y associe est que le transport de sperme n’introduise pas en conséquence des soucis sur la solidité et la pérennité du stud-book. On entend par exemple dire, qu’en contrepartie, les courses ne s’ouvrent sous la contrainte de l’Union Européenne à tous les trotteurs. Ce n’est bien sûr pas possible. Ma condition est que le programme de courses ne bouge pas ses lignes, avec des courses européennes et internationales limitées à 16 % des allocations. Si cette condition est respectée, on (les éleveurs du Sud-Ouest) est preneurs à 3.000 % du transport de sperme réfrigéré."
Sur les autres pistes évoquées, Jean-Baptiste Castagnet ajoute : "On entend parler d’aides au transport pour des éleveurs excentrés mais on oublie dans cette logique le bien-être animal. Je reviens à mon constat initial : "Pourquoi déplacer une jument et son poulain à travers la France quand on peut juste faire transporter des doses de sperme ?" Je pense qu’il faut proposer le choix aux éleveurs : celui de déplacer leurs juments ou celui de faire venir la semence avec les coûts techniques associés dans un centre d’insémination agréé de proximité. On pourrait en avoir un par région. Cette question du choix laissé aux éleveurs est vraiment primordiale."
L’éleveur précise encore dans le domaine applicatif : "Je parle de transport de sperme réfrigéré pour rester dans les mêmes pratiques que ce qu’il se passe avec l’insémination en sperme frais. On reste dans les conditions actuelles du stud-book avec un étalon agréé pour 60 ou 100 cartes de saillies. Une dose de sperme en transport réfrigéré compte pour une carte dans la saison de monte en cours. Toutes les conditions restent exactement à l’identique. Ce qui change c’est le processus : au lieu d’amener la poulinière pour se faire inséminer, on amène le sperme à la poulinière pour insémination. On est vraiment dans une technique de reproduction qu’on veut ouvrir au trot, une technique qui fonctionne dans d’autres filières, mais toutes les autres conditions d’application restent à l’identique."

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