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Comment entraînent les Suédois en hiver et dans la neige ? | LETROT
Reportage

Comment entraînent les Suédois en hiver et dans la neige ?

23/01/2026 - GRAND FORMAT - 24H au Trot
Les forces suédoises sont importantes, cette année encore, dans le Prix d'Amérique Legend Race (Groupe 1). On compte quatre candidats du grand pays du trot du Nord de l'Europe au départ du grand championnat, tous avec des titres évidemment plus que respectables. Deux d'entre eux, les pensionnaires de Daniel Redén, Epic Kronos et Francesco Zet, ont effectué leur préparation à domicile. Les deux autres, Immortal Doc et Bullet The Bluesky, ont passé de leurs côtés ces dernières semaines sur le centre d'entraînement de Grosbois. Ils y ont vécu la vague de froid qui a traversé la France, laquelle n'a néanmoins rien de comparable avec la rigueur de l'hiver scandinave. Alors, comment font les Suédois pour travailler durant la saison, mêlant neige, glace et grand froid ? Immersion dans le Grand Nord.
© Ylva Welén © Ylva Welén
Les paysages enneigés sont souvent le quotidien des trotteurs en Suède - © Y. Welén Les paysages enneigés sont souvent le quotidien des trotteurs en Suède - © Y. Welén

Cette pénurie de lumière n’est pas seulement une contrainte logistique : elle influe aussi sur la fatigue des équipes, l’organisation des soins, la planification des séances d’entraînement, ainsi que la sécurité sur les pistes. De nombreux entraîneurs ont dû adapter leurs installations : éclairage renforcé autour des pistes ou sur les sulkys, tronçons forestiers balisés, lignes droites artificiellement éclairées. Certains centres travaillent quasiment en conditions nocturnes une partie de l’hiver.
Pour les chevaux, la diminution de la lumière modifie également le rythme physiologique : elle impose une gestion plus précise des couvertures, de l’alimentation et des temps de récupération, afin de préserver à la fois la musculature et le mental.

Gérer le froid pour les hommes et les chevaux

Dans ce contexte, humains et chevaux doivent s’adapter simultanément. Les équipes travaillent en combinaisons adaptées, portent des gants chauffants et des masques anti-froid pour affronter les conditions les plus extrêmes. Les chevaux, souvent tondus pour mieux gérer la transpiration, doivent être protégés en permanence avec des couvertures appropriées et une ration énergétique augmentée. La thermorégulation devient alors un enjeu quotidien.
L’hiver suédois, que l’on pourrait croire hostile, se révèle ainsi un véritable terrain d’apprentissage. C’est une école de résistance, de puissance et de discipline, qui forme chaque année des trotteurs capables d’encaisser des charges de travail que peu d’autres environnements permettraient.

Séance d'entraînement sur la neige en Suède - © Ylva Welén Séance d'entraînement sur la neige en Suède - © Ylva Welén

Les méthodes d’entraînement en conditions hivernales

Pour les entraîneurs, l’hiver suédois est perçu comme une phase déterminante, régulièrement qualifiée de "winter training", dans la construction physique et mentale du trotteur. La neige, le froid et les pistes profondes deviennent autant d’outils naturels que les professionnels exploitent pour façonner des chevaux solides, endurants et idéalement préparés pour la saison suivante. La vitesse absolue n’est alors que rarement recherchée. Les variations de sol, la profondeur de la neige et les températures basses imposent une réévaluation des repères habituels. Les entraîneurs suédois privilégient ainsi une logique de charges contrôlées plutôt qu’un travail chronométré. L’objectif est de développer l’endurance de base, la capacité à soutenir l’effort sur un terrain exigeant et la solidité musculaire indispensable avant d’aborder un travail plus rapide sur piste sèche. Cette gestion précise constitue la clé d’une montée en condition progressive et durable et c’est pourquoi certains entraîneurs décident de peu, voire pas du tout, courir en hiver.
 

Le travail en côte : un pilier de la préparation nordique
Le travail en côte est très populaire et particulièrement apprécié des entraîneurs suédois. L’effort demandé au cheval dans une montée, surtout sur une surface meuble, permet de développer la puissance de l’arrière-main ainsi que la capacité cardio-respiratoire. Cette méthode présente l’avantage de limiter la vitesse tout en augmentant l’intensité musculaire, ce qui en fait un exercice privilégié pour les chevaux en phase de construction. En hiver, lorsque les pistes profondes ralentissent naturellement l’allure, ce type de travail devient encore plus efficace.

Le sulky à frein : développer la force sans surcharger les articulations
Le sulky à frein est un outil central de l’entraînement hivernal. En créant une résistance maîtrisée, il permet de travailler la puissance, la coordination et la régularité du geste sans recourir à des vitesses élevées. Son utilisation est particulièrement fréquente avec les jeunes chevaux, pour lesquels les entraîneurs cherchent à développer un socle musculaire solide tout en préservant des tissus articulaires encore fragiles. Le frein permet également d’éviter les accélérations involontaires sur la neige tassée ou la glace : l’effort reste progressif, contrôlé et adapté à la condition du cheval.

Les pistes en neige : un outil d’endurance naturel
Contrairement à une idée reçue, la neige n’est pas un handicap pour l’entraînement. Bien entretenue, elle devient un support homogène, souple, qui minimise l’impact tout en créant une résistance constante. Courir sur neige exige davantage de force et de souffle, et oblige le cheval à engager plus profondément sa foulée. Cette particularité en fait un terrain idéal pour l’endurance fondamentale, avec un risque de blessure souvent inférieur à celui des pistes dures. Beaucoup d’entraîneurs considèrent la neige comme un “amortisseur naturel” qui permet de multiplier les séances sans surmenage.

La nécessité absolue du fer à crampons

Lorsque les pistes passent sous le gel, le premier paramètre à ajuster est la ferrure. Les chevaux sont alors équipés de fers sur lesquels on peut visser des crampons, dont la taille et le placement varient selon la nature du sol. Sur la neige tassée, de petits crampons suffisent pour garantir l’adhérence sans gêner l’allure. En revanche, sur des surfaces plus dures ou partiellement gelées, les entraîneurs utilisent des crampons plus marqués. L’objectif n’est pas uniquement d’éviter les glissades : c’est aussi un moyen de préserver la locomotion. Une mauvaise accroche modifie l’équilibre et peut entraîner un surmenage musculaire, surtout chez les jeunes chevaux. La maîtrise du ferrage hivernal fait donc partie intégrante de la culture d’entraînement suédoise.

L’innovation de Jörgen Westholm

Inaugurée le 20 novembre 2010, la "takrakan" ou ligne droite couverte de Jörgen Westholm constitue un véritable atout pour l’entraînement hivernal. Il s’agissait alors de la première piste de ce type au monde. "Avec une ligne droite intérieure, nous nous protégeons de la neige en hiver, de la pluie et du mauvais temps toute l’année, et nous évitons que le soleil et le vent ne dessèchent la surface, qui est arrosée pour garantir l’élasticité idéale de la piste. L’objectif est de minimiser les risques de blessures et de maintenir un niveau d’entraînement constant pour pouvoir courir davantage en hiver", expliquait alors Jörgen Westholm dans un communiqué de presse.

L’objectif est de minimiser les risques de blessures et de maintenir un niveau d’entraînement constant pour pouvoir courir davantage en hiver. (Jörgen Westholm)


Cette piste intérieure, dotée d’une toiture en tôle, mesure 700 mètres de long, 3,5 mètres de haut et 4,2 mètres de large, offrant assez d’espace pour entraîner les chevaux côte à côte. Le mur est plein jusqu’à 1,40 m afin de permettre une bonne visibilité tout en assurant une oxygénation optimale pour les chevaux. Il s’agit ainsi d’un outil précieux, contribuant directement à de meilleures performances et à une gestion plus régulière du travail quotidien même lors des hivers les plus rigoureux.

À partir de -5°C, nous recommandons aux professionnels d’utiliser des fers à crampons. (Jean Douet)

Dans les coulisses de la maintenance de l’hippodrome de Solvalla

Un hiver rigoureux représente un véritable défi quotidien pour les hommes de piste des différents hippodromes suédois, qui ont à cœur d’offrir une surface de qualité aux chevaux et aux professionnels durant toute cette période. Employé sur l’hippodrome de Solvalla, Jean Douet fait face depuis maintenant six hivers aux nombreuses péripéties qu’impose la météo. "Il faut savoir que nous sommes trois employés à temps complet sur l’hippodrome et que nous avons des réunions de courses chaque semaine, explique-t-il. Nous effectuons des roulements les jours où il n’y a pas de courses. Nos journées s’organisent selon les prévisions météorologiques. Dès les premières gelées et même à partir de 2°C par temps clair, il faut entretenir la piste en la grattant en permanence pour la maintenir bonne. Nous ajoutons également du sel ou de l’eau salée si nécessaire. À partir de -5°C, nous recommandons aux professionnels d’utiliser des fers à crampons, car le sel devient inutile en cas de grand froid. Lors de fortes chutes de neige, les journées sont très longues, car nous devons tout dégager tout en veillant à préserver la qualité de la piste. Certaines journées, j’ai déjà travaillé de 20 heures jusqu’à 23 heures le lendemain."
Certains outils et engins sont aussi réservés à un usage hivernal en fonction de la météo. "Lorsque nous devons remettre du sable, la concasseuse est très utile pour l’étaler uniformément sur la piste. Certains godets, que ce soit pour le sable ou le sel, sont exclusivement utilisés en hiver, poursuit-il. Lors du dégel, nous avons également un outil permettant d’évacuer l’eau." Concernant le matériel de piste, Jean Douet précise : "L’hiver, nous utilisons un sable plus grossier que le reste de l’année. Les chevaux ne courent pas déferrés et ce type de sable permet une meilleure évacuation de l’eau". En six ans, le Français originaire de Châteaubriant n’a connu qu’une seule annulation de réunion à Solvalla : "La piste était difficilement praticable ce jour-là. Il faut penser aux chevaux avant tout".


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