L’ambition est-elle de gagner ?
Oui bien sûr. Après, on a été battus par Nocive Du Choquel dans le "Albert Viel". Ce que j'espère, c'est qu'on aura une course, elle comme nous, limpide et qui permette d'avoir un vrai duel. Mais il n'y aurait pas de honte à être battu par Nocive du Choquel qui sort de l'ordinaire et confirme. On veut que notre cheval fasse sa course si possible sans aléas et en pouvant s'illustrer à 100 %. À partir de là, il finira à la place qui sera la sienne. On veut le voir faire sa course et rentrer sans atteinte. Le reste est du bonus.
À lire aussi : Prix Albert Viel : Nocive du Choquel, chic et chic chez les Bridault
C’est quand même important de remporter ce Critérium, non ?
Bien sûr ! C'est même essentiel. À mes yeux, le Critérium des 3 Ans est l’un des plus beaux. On a une vraie chance de le gagner, ce qui rajoute un peu de pression. On n’a pas coché la case "courir pour se faire plaisir". On se voit une très belle chance. Mais ce sont des chevaux qui ont des carrières assez longues à faire. Une victoire dans le Critérium ne doit pas être au détriment de la suite de la carrière. "Néo" est tout neuf, il n'est pas encore complètement venu selon nous. Ça serait une super étape, mais je pense qu'il peut avoir une carrière assez longue.
À vos yeux, quelles sont ses principales qualités ?
Il est froid comme le marbre. Jean-Philippe me dit toujours quand je fais le tour de l'écurie qu’il en a deux qui sont constamment allongés à dormir : Ideal Ligneries et Néo de Joudes ! Il y a donc peut-être un lien (sourire). Quand tous les autres sont à la porte de leur box à regarder ce qui se passe au moindre bruit, eux sont allongés. C'est vraiment un cheval qui a un mental incroyable. Il est très froid et veut tout bien. On fait les heats, il comprend que ce sont les heats. On passe à la course, il monte gentiment en pression et il est capable de redescendre en pression aussi vu qu'il est monté. Le mental est vraiment une de ses grandes forces.
À cet âge, c’est impressionnant.
C'est ça. On a aussi la chance d’avoir un poulain vraiment trotteur qui n’a jamais fait de faute en course pour le moment. Je me souviens l'avoir vu travailler quand il avait trois semaines de débourrage, Jean-Philippe avait les rênes en guirlande, me regardait et me disait : "C'est un vieux cheval. Tu peux mettre un coup de klaxon à côté, il ne bougera pas d'une oreille !". "Néo" a toujours été comme ça. C'est confortable d'avoir un cheval très trotteur et bien dans sa tête. C'est quand même un vrai élément aujourd'hui au trot.
"Il est froid comme le marbre. Jean-Philippe me dit toujours quand je fais le tour de l'écurie qu’il en a deux qui sont constamment allongés à dormir : Idéal Ligneries et Néo de Joudes !"
Néo de Joudes court sous les couleurs de l’Écurie Daytona Stable. Pouvez-vous nous présenter cette entité ?
L’histoire remonte à l’achat de Daytona Jet yearling pour Martin d'Archambaud (Écurie du Londel) avec lequel je me suis associé. La jument nous a fait très plaisir en courses. Assez régulièrement, quand elle courait, on avait des copains à qui on proposait de venir avec nous et qui la voyaient très régulièrement bien performer. Et quand elle ne gagnait pas, on passait quand même de bons moments. Après est arrivée l'aventure Intuition, achetée aussi yearling pour Martin et lauréate de deux Groupes I avec la même équipe qui nous accompagnait aux courses. Là, ils nous ont dit : "Les gars, à chaque fois que vous achetez un cheval, ça se passe bien. Ça serait peut-être bien qu'on fasse une écurie de groupe".
Quelle a été votre réponse ?
On leur a expliqué que, malheureusement, ce n'était pas aussi simple et que ça ne se passait pas toujours comme ça. Mais on a quand même créé l’Écurie Daytona Stable qui regroupe 32 associés, beaucoup en région parisienne et tous entre 25 et 40 ans à peu près, dont quasiment aucun n’avait eu de chevaux de course.
À lire aussi : Comment et avec qui est née l'écurie des Aulnaies ?
Sur quel principe a été créée l'écurie ?
Au galop, on leur a proposé d'acheter des femelles yearlings avec un peu de papier pour élever derrière et de prendre des parts dans des poulinières en vue de faire du commerce en vendant les yearlings. Au trot, à l’inverse, on a pensé avoir plutôt une optique course en prenant des mâles avec du papier et les placer à l'entraînement. Ce sont selon moi les deux modèles qui s'appliquent bien. Avoir un cheval à l'entraînement au galop coûte très cher et les perspectives sont limitées. De plus, un galopeur court assez peu dans l'année et c’est donc plus compliqué de faire vivre un groupe autour. Mais l'élevage au galop permet de se retrouver aux ventes, et de découvrir un peu une autre facette, avec de vraies perspectives commerciales. Le trot a ce côté hyper convivial avec des chevaux qui courent régulièrement. On a donc un peu combiné le meilleur des deux mondes.
Un ensemble de gens intelligents pour un accord
Passé sur le ring le premier jour des ventes de yearlings sélectionnés d'Arqana Trot en 2024, Néo de Joudes a été acheté à l'amiable 45.000 euros par Jean-Philippe Monclin auprès de ses éleveurs, la famille Vulliamy. "Il y avait un petit écart entre le prix demandé par les éleveurs et ce que Jean-Philippe souhaitait payer, raconte Victor Langlais. Au final, les éleveurs ont été très intelligents parce qu'ils ont proposé de garder 10 % du cheval, ce qui constitue à peu près l'écart de valorisation entre tout le monde. Surtout que Jean-Charles Fortin (Haras d'Atalante), qui a présenté le poulain aux ventes et l'a toujours adoré, avait proposé de prendre 10 % quand il a senti qu'il n'y avait pas un gros écart entre les acheteurs et les vendeurs. Le deal a été monté comme ça entre gens intelligents." Après avoir finalisé cet achat, l'entraîneur angevin a demandé au courtier s'il était intéressé. "Je suis allé voir le poulain chez lui et j'ai dit ok à mon tour pour prendre une part pour Daytona Stable et une part pour Langlais Bloodstock."
Avec quelle réussite ?
Ça s'est plutôt bien passé. Au galop, on a eu Sagarmatha, placée de Listed à 2 ans et lauréate cette année. C’est une vraie bonne pouliche que l’on va passer aux ventes en fin d'année. On a aussi eu quelques bons résultats dans les poulinières achetées aux ventes. Daytona Stable est ainsi co-éleveur de Malikat Al Remal qui a gagné l'Arqana Series des Pouliches à Deauville le mois dernier et vient de terminer quatrième du Prix d’Aumale (Groupe II) à Longchamp. C’est la première pouliche que l’on co-élève au galop. Les associés de Daytona Stable sont très chanceux puisque le premier trotteur sur lequel je les ai associés est Krack Time Atout ! Avec deux trotteurs en course, ils ont gagné le Critérium des 3 Ans avec le premier et le courent avec le second !
"Les associés de Daytona Stable sont chanceux puisqu’avec deux trotteurs, ils ont gagné le Critérium des 3 Ans avec le premier et le courent avec le second !"
Ils doivent trouver que les courses c’est facile. N’est-ce pas le danger quelque part ?
C’est complètement le danger ! Mais, dès la création de l'écurie, on ne faisait que de leur dire que ça n’allait certainement pas se passer comme ils l’avaient vécu à nos côtés avec Daytona Jet et Intuition. Et puis le premier qu'on leur achète est Krack Time Atout et le deuxième Néo de Joudes ! Forcément, ils ont un peu du mal à croire que ça ne se passe pas comme ça à chaque fois. On leur répète pourtant régulièrement qu'il faut vraiment savourer, se rendre compte du bonheur qu'ils ont de courir ces courses, a fortiori avec une chance, car ce n’est vraiment pas la majorité des propriétaires. Ils en ont conscience. On devrait être une bonne partie de l’équipe samedi à Vincennes pour vivre ce moment ensemble.
Que recherchaient au départ les associés de Daytona Stable ?
Si on se contente d'acheter des chevaux de course et qu'on regarde le retour au propriétaire des gains de course par rapport aux dépenses de pension et d'achat de yearling, normalement ce retour doit être négatif. Notre boulot est d'améliorer les choses pour qu'on s'approche le maximum de l'équilibre. Mais, sur la loi des grands nombres, il n’y a pas de miracle. Il faut donc être capable d'expliquer qu’on va leur garantir l'expérientiel et passer de bons moments en vivant des choses qui sortent de l'ordinaire et ne sont pas forcément accessibles au commun des mortels. On est à peu près sûrs de pouvoir le faire si on s'en occupe bien et qu'on fait bien les choses. Dans le meilleur des cas, on aura des retombées financières et des perspectives de retour sur investissement. Mais il ne faut absolument pas voir ça comme un investissement.
Est-ce facile à leur faire comprendre ?
Ce sont des gens qui travaillent dans la finance pour beaucoup et ont toujours cette déformation professionnelle de regarder toutes leurs activités, dont les chevaux, avec ce prisme-là un petit peu. C'est aussi pour ça qu'avec Martin, on a vraiment eu à cœur d'acheter des femelles galopeuses bien nées et des poulinières pour élever, puisque ce sont des segments de marché sur lesquels on a aussi du risque et de l'aléa avec du vivant, mais on a quand même des potentiels de retour avec un peu plus de lisibilité et des montages financiers qui s'équilibrent un peu plus. L'idée était justement de mixer un peu les deux. Je reprends la phrase de Lucien Urano. Quand il avait les "Monceaux" et les "Charmes", il disait que l'Écurie des Monceaux finançait sa passion du trot via l'Écurie des Charmes. À notre tout petit niveau, c'est un peu le même montage qu'on a essayé de mettre en place.
À lire aussi : Didier Louis : "La relation humaine est au centre de tout"
Comment ça fonctionne ?
En gros, c'est un modèle d'écurie de groupe où, après que tout le monde est rentré au capital, on gère le paiement des pensions, les investissements, l'achat de nouveaux chevaux, etc., avec l'idée que ça s'autofinance. Pour le moment on s'y tient. Depuis la création en 2018, on a réussi à ne jamais avoir besoin de redemander des fonds. On veut faire vivre une expérience, de vendre des chevaux, d’en racheter d'autres, d'avoir un turnover qui se met en place sans avoir un coût trop important pour les associés.
"Les clients historiques qui ont la capacité et la volonté d’acheter des yearlings sont très bien identifiés. Je pense qu'il est essentiel d'aller chercher des nouveaux investisseurs."
Vous êtes très attaché à cette recherche de nouveaux investisseurs, n’est-ce pas ?
C'est essentiel. On sort des ventes de yearlings. Je ne vais pas vous dire que, dès que j'avais un client historique au téléphone, il venait de raccrocher avec un de mes confrères courtiers et il y en avait un autre qui était en train d'essayer de l'appeler. Mais c'est un petit peu ça quand même. On se rend compte que les clients historiques qui ont la capacité et la volonté d’acheter des yearlings sont très bien identifiés. On ne peut se contenter juste d'être celui qui passe le plus de temps à essayer de les appeler pour leur proposer les mêmes yearlings ou très similaires à ce que les autres courtiers leur proposent. Ce n'est pas qu'il ne faut pas le faire parce que ça fait partie de notre métier et qu'il faut faire vivre les clients existants. Néanmoins, le client le plus facile à convaincre est celui qui est déjà convaincu. Mais si on est tous en vase clos, à se découper les parts du gâteau sans chercher à augmenter la taille du gâteau, ça va très vite s’arrêter. Je pense donc qu'il est essentiel d'aller chercher des nouveaux investisseurs, de nouveaux clients, pourquoi pas des fois avec des passerelles entre les disciplines, entre obstacle et trot, entre galop et trot, avec le CSO aussi. Et puis, la première filière de recrutement des propriétaires, ce sont les turfistes.
Pouvez-vous développer ?
Ce sont des gens qui connaissent parfaitement les courses, qui savent très bien les regarder. Je pense qu’ils représentent un vivier énorme qui n'est pas assez exploité, soit par des schémas d'association et des écuries de groupe, soit en copropriété. Je pense que c'est un des viviers très importants.
Alors que le chiffre d’affaires des paris hippiques ne cesse de se dégrader et donc, avec, le financement de la filière, d'où des interrogations sur son avenir, arrivez-vous à convaincre vos interlocuteurs d’investir dans les courses ?
C'est compliqué, on ne va pas se mentir. C'est même peut-être un peu plus compliqué que par le passé parce qu’on est dans une période économique au sens large qui est tendue. Quand on voit l'inflation, c'est tout sauf incompréhensible que les gens jouent moins. Par rapport à d'autres secteurs d'activité comme les cinémas ou la restauration, je trouve que l'on n'a pas une baisse monstrueuse. Le seul vrai sujet est de savoir si ces gens qui baissent leur pouvoir d'achat dédié aux courses seront bien là le jour où l'économie repartira. C’est plutôt ça l'enjeu à mon sens. Si on était le seul secteur d'activité en baisse structurelle de 10 % tous les ans, alors que le PIB de la France serait à plus 10 %, on pourrait se dire qu’il y a un truc qu'on fait mal.
Mais les paris sportifs sont en croissance, à l'inverse des paris hippiques.
Oui bien sûr mais, en même temps, quand on parle avec la jeune génération, si vous n'avez pas en trois secondes isolé exactement le point que vous voulez leur mettre en avant, ils sont déjà passés à autre chose. On sait très bien que la génération des 30 ans et moins est extrêmement sollicitée. Elle a sans doute, du fait de son éducation, une capacité de concentration différente de ce que les anciennes générations pouvaient avoir parce qu'elles étaient moins sollicitées et avaient moins d'opportunités. Quand vous avez des courses toutes les 15 minutes, un temps nécessaire pour que les présentateurs d’Equidia qui font ce qu'ils peuvent prennent le temps d’expliquer ce qu’on va voir comme course, qui va courir, la dernière course des trois ou quatre favoris, les jeunes sont forcément déjà en train de jouer à des choses qui sont dans l'instantané.
Que faut-il faire ?
Le live betting est quelque chose d'exceptionnel. Il y a des perspectives hyper intéressantes. Vous allez avoir des gens qui vont jouer avant la course. Leur cheval va être moins bien parti, donc ils vont remettre une pièce pour se couvrir. Je pense qu'il y a vraiment des perspectives très importantes dans ce domaine. Lors de la Coupe du Monde de football, vous avez des jeux comme "qui va marquer dans les cinq prochaines minutes ?", "quelle est la prochaine équipe à marquer ?", "dans quelle direction va être la prochaine passe offensive ?". Au tennis, vous avez "qui va marquer le prochain point ?". Donc en fait, il faut être capable d'avoir des gens qui vont jouer sur le résultat global et vont regarder le match pour voir s'ils ont gagné ou pas, et vous allez quand même réussir à les rattraper pour jouer le prochain set, le prochain point, le prochain but, etc. Donc typiquement aux courses, qui va être en tête au premier passage devant la ligne et vous avez déjà une cote pour ça ? Qui va être en tête à l'intersection des pistes ? Qui va parcourir le plus de distance ? On peut être capable de présenter beaucoup de choses avant de se rendre compte de ce qui plaît et ce qui ne plaît pas. Mais il faut faire un service à la carte. Aujourd'hui, on est 100 % numérique. Ajouter une ligne de code pour permettre de parier sur le premier passage de la ligne au lieu de faire simplement le pari ne coûte rien. Avec l'IA, vous faites du codage. Il n'y a plus d'excuse de ne pas être capable de faire ces choses-là.
Pourquoi ce n’est pas fait ?
Il y a l'aspect juridique. On ne peut pas faire n'importe quoi. L'ARJEL regarde forcément avec beaucoup d'attention. Mais, comme ça existe déjà dans d'autres sports, je pense que c'est juste une porte qu'il faut savoir ouvrir. Mais la porte existe.
Est-ce l'avenir pour les courses ?
Je pense. En tout cas, à court terme, sur l'aspect générationnel, je pense que c'est ce qui nous permettra de rajeunir la moyenne d’âge des parieurs parce qu'on voit bien que c'est juste un fonctionnement qui est différent. Il faut qu'on soit capable de les solliciter avec des choses plus dans l'instantanéité. On a beaucoup plus de faculté à trouver un client aujourd'hui et lui dire "je t'achète un cheval à réclamer et dans quinze jours il court sous ta casaque", alors qu'on sait très bien que ce sont des chevaux qui, statistiquement, ont des perspectives moindres que des yearlings. Mais acheter un yearling maintenant et expliquer que c'est dans 18 mois qu'on saura s'il est bon, très bon, moyen ou très moyen, c'est la croix et la bannière pour convaincre des gens de faire ça aujourd'hui.
"Il faut qu'on soit capable de solliciter les jeunes générations avec des choses plus dans l'instantanéité."
Visiblement, vous y arrivez quand même.
Oui, on y arrive mais, si vous voulez, on a eu une époque où les gens achetaient des chevaux entre 5.000 et 10 000 € tout seuls. Ensuite, on a eu une époque où ils nous disaient : "on va se mettre à trois-quatre et on va acheter un cheval à 30.000 €". Aujourd’hui, on est dans une époque où les gens veulent tous 10 % et la casaque. Quid des 90 % restants ? Je vais vous dire : pendant les ventes de yearlings, le premier soir, j'ai mis 813.000 € d'enchères et je n'ai pas acheté un seul cheval ! J'en parlais avec Thomas Bernereau qui a été dans le même cas. Je suis monté deux fois à 150, deux fois à 130, un nombre de fois incalculable entre 80 et 100. J’ai peut-être été petits bras des fois. Mais j'achète pour des clients avec lesquels on se met un budget. Certes, la saison des ventes des yearlings est longue quand bien même on ne va pas retrouver la qualité des yearlings du premier soir dans le reste de la saison.
Qu'en tirez-vous comme conclusion ?
Pour être très actif au galop également et avoir la double casquette au galop de vendeur et d'acheteur, ce sont des marchés extrêmement différents au final avec des acteurs très différents. Mais on ressort des ventes exactement avec les mêmes conclusions. C'est-à-dire que le très haut de gamme capte toute la croissance. Or, le coût de production de ces poulains du haut de gamme est en forte hausse.
Le coût d'achat de juments qui vous permettent de vendre le premier jour et le coût des saillies pour produire ces yearlings sont plus élevés. Mais ça capte toute la croissance. Et une fois que vous sortez du top 20 ou 25, c'est un peu le désert de Gobi. On manque de profondeur de marché. On a beaucoup d'entraîneurs qui ont des résultats et sont pourtant un peu absents des ventes, quand bien même ils ont été un peu plus présents sur les deuxième et troisième journées à Deauville. Les acteurs français et les acteurs internationaux qui peuvent laisser les chevaux en France sont très limités sur le très haut de gamme. Quand vous avez le bon poulain, vous le vendez très cher. Mais, en dehors de ça, c'est très compliqué pour les éleveurs.
C'est-à-dire ?
Vous avez des éleveurs qui ont joué le jeu d'acheter de bonnes juments et ont mis de bonnes saillies. Vous avez des étalons qui ne sont déjà plus à la mode deux ans après alors même que toutes les cases étaient cochées et que ce sont des saillies achetées assez cher au moment où le poulain a été conçu. Ça, c'est la première chose. Le deuxième élément, c'est que vous avez une part, mais ça je ne le critique pas parce que je pense que c'est une bonne chose, de plus en plus importante prise par le dossier vétérinaire. Pour avoir vu à l’élevage dans les semaines précédentes 350 poulains sur les 500 qui passaient aux ventes à Deauville, j'avais une quinzaine de poulains qui étaient vraiment dans le haut de ma liste d'un point de vue conformation physique et qui avaient un pedigree qui me plaisait. Je ne parle pas de très haut de gamme, je parle de poulains entre 20, 25 et 30.000 €, ce qui est déjà un budget pour un yearling. Or, il y a eu énormément de casse cette année au bilan vétérinaire. C'est tombé comme ça sur ces chevaux-là. Quand vous êtes courtier, vous subissez un petit peu les modes de vos clients et la perception de la mode de vos clients. Ensuite, il faut acheter un poulain dont la conformation physique vous plaît et après vous avez le dossier vétérinaire. Avec ces trois filtres, il ne vous reste plus que 5 % du catalogue. Et sur ces 5 %, comme on a tous les mêmes, ils font tous une fois et demie le prix.
"Dans une année comme celle-là, il n'y avait pas suffisamment de profondeur de marché pour absorber tout ce qui n'était pas l'ultra-top."
Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Avec l'âge, je me rends compte davantage qu’il faut de la qualité, c'est évident, mais il faut aussi un certain volume pour tomber sur le bon cheval. Si vous faites tapis sur le bon cheval de la vente et que vous payez 250.000 € mais que vous n'êtes capable de payer que ce cheval-là, il est quand même statistiquement compliqué de sortir le bon cheval. On se rend compte qu'il y a une sélectivité très importante dans le marché et que, si vous êtes sur les chevaux que tout le monde a cochés, vous êtes souvent battu. Dans une année comme celle-là, il n'y avait pas suffisamment de profondeur de marché pour absorber tout ce qui n'était pas l'ultra-top. C'est ça qui est dur pour les éleveurs. Celui qui va à un étalon de première année, qui a un beau poulain, avec une bonne famille maternelle et un bon bilan véto, rentre à peine dans ses frais. Cela ne l’incite pas à continuer. C'est sur cette profondeur de marché qu'il faut travailler. On parle de ce qui faisait la magie du trot, à savoir les quatre copains qui s’associaient. On a perdu cette profondeur. Cela semble être aussi le cas à Caen même si on ne va pas tirer des conclusions juste sur la première journée (N.D.L.R. : cette interview a été réalisée mercredi matin). Dans différentes gammes de marché, on retombe sur les mêmes choses.
Comment peut-on retrouver de la diversité ?
Les allocations vont être le premier moteur pour garantir un maintien ou une reconquête de cette diversité. Mais je pense qu'il faut quand même chercher aussi à diversifier les sources de revenus. Actuellement, il y a pas mal de discussions sur le sponsoring, notamment des casaques. Je suis un grand fan de cyclisme. Je ne comprends pas pourquoi sur les casaques on ne met pas un logo sur la manche droite, un sur la manche gauche, un dans le dos, comme sur les maillots des cyclistes. Je ne vois pas pourquoi on n'ouvre pas tout. Le propriétaire qui a les moyens et n'a pas la volonté de sponsoriser sa casaque ne le fait pas. On vit dans une démocratie, c'est un monde libéral. Mais celui qui en a besoin pour l'aider à payer sa facture à la fin du mois, il doit pouvoir le faire. Tous les jours, on a Equidia qui filme nos courses et on n'en profite pas. J'ai commencé par le CSO et je me souviens qu’il y avait une pouliche correcte compétitrice qui s'appelait Miss Vivendi. Vivendi avait payé 15.000 € pour sponsoriser le nom de la pouliche, avoir ainsi une table au CSI 5***** de La Baule où étaient invités leurs fournisseurs locaux. On peut imaginer plein de choses. On peut très bien imaginer sponsoriser les noms de chevaux à la naissance, les noms de chevaux pour une course.
"Il faut chercher à diversifier les sources de revenus".
Ce financement extérieur représente-t-il l'avenir ?
Bien sûr ! Dans les courses, les deux schémas de financement sont le propriétariat et le pari. Le pari, je n'ai pas besoin de vous expliquer à quel point c'est mal vu. Tout le monde a l'impression que c'est de l'addiction. Ça ne veut pas dire qu'il faut arrêter de le faire. Il faut surtout continuer, mais il faut viser la bonne cible. Il faut le faire de la bonne façon et développer le live betting dont on a parlé. Après, sur le reste, il y a beaucoup d'argent dans le monde dans lequel on vit. Mais il est concentré sur très peu de choses. Voyez les montants que l'IA est capable de lever aujourd'hui. Si vous avez le bon sujet et la bonne thématique d'investissement, ce n'est pas très compliqué de lever des fonds. Aujourd'hui, qu'est-ce que vous allez faire ? Vous allez voir des grosses entreprises du CAC 40 en leur proposant des produits qui correspondent à ce qui leur parle. Vous avez un cheval qui va courir telle course dans quinze jours, un Groupe I, voilà les retombées, voilà les vues et vous pouvez avoir votre logo sur la casaque. Ça vous coûtera tant. Ce n'est pas très compliqué d'imaginer que les sociétés-mères puissent avoir un service dédié. Vous allez voir Havas ou Publicis et vous leur dites qu’ils ont la possibilité de sponsoriser les programmes, le nom des courses, le nom des chevaux, les casaques. Ils ont 100 % du marché après un appel d'offres public bien sûr et reversent 15 % du chiffre d'affaires. Le coût pour la filière serait de zéro. Il n’y aurait que du chiffre d’affaires qui rentre. Bien évidemment, je ne dis pas que les instances ne font rien. Mais, typiquement, c'est un exemple. On peut même imaginer que 80 % de ce sponsoring reviennent au propriétaire et 20 % à l’éleveur grâce auquel le cheval est arrivé là.
"J’ai envie de dire que je suis optimiste par nature et pessimiste par objectivité."
En guise de conclusion, êtes-vous plutôt confiant, plutôt inquiet pour les courses ?
J’ai envie de dire que je suis optimiste par nature et pessimiste par objectivité. Je pense qu'on a les mêmes maux que la société dans son ensemble. Il y a beaucoup de choses qui font que cela peut aller dans le bon sens. Mais la France comme les courses sont sclérosées par l’administratif et la bureaucratie. Prenons l’exemple de la catégorisation des mères. Pourquoi interdire à des gens d’élever ? Ce sont eux qui vont payer les factures tous les mois, les saillies, etc. Il faut laisser les gens libres de ce qui leur appartient. Dans dix ans, on n'aura plus assez d'éleveurs et on sera tous en train de courir dans l'autre sens pour dire quelle politique doit-on mettre en place pour inciter à l'élevage en France ? Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Je suis courtier et je passe mon temps à faire attention à respecter les desiderata de mes clients parce qu'à la fin ce sont eux qui paient l'addition. Quand la personne qui prend la décision est celle qui paye la facture, souvent la décision est bonne !